Chassé-croisé polonais

En battue, il faut être patient. Mais quand un cerf refuse la priorité à deux sangliers, vous pouvez vider votre chargeur en quelques secondes. AIR & NATURE vous emmène en Pologne, au nord de Cracovie, pour croiser le chemin des grandes pattes et des bêtes noires.
Faut-il être chasseur pour rêver de la Pologne ? C’est ce qui me vient à l’esprit alors que je me hisse sur mon mirador. À une époque où les songes de beaucoup vagabondent vers le soleil et les eaux cristallines des Antilles, la brume, l’humus, les pinèdes et le marais polonais ne sont pas dans les catalogues des agences de voyages généralistes. Ainsi, les chasseurs qui s’y rendent participent au rétablissement de l’équilibre des flux touristiques.

Oui, il faut sans doute être chasseur pour apprécier pleinement ces paysages. En cette fin d’automne, ils sont totalement dépouillés, comme ce chêne dont les branches effleurent les planches du mirador. Plus haute qu’un classique dispositif de battue, cette plate-forme doit servir plus souvent pour des affûts. Juché à bonne hauteur, je contemple les champs et le marais qui bordent une lisière de forêt.

UN PREMIER JOUR PLEIN DE PROMESSES
Les nombreuses coulées qui zèbrent les joncs laissent présager un début de séjour prometteur. Il serait étonnant qu’aucun animal ne traverse ce vaste champ de tir, d’autant qu’avec le vent dans le dos, hardes et compagnies devraient prendre ma direction, nez au vent. Pourtant, rien ne vient. Pas même le chevrillard sauve-bredouille. Impossible d’incriminer la brume qui pourrait masquer les discrets déplacements des animaux, car malgré un ciel très bas, on y voit à 200 mètres.

La chasse est une succession d’espoirs souvent vains. Aujourd’hui, les traques passent, mais rien ne se passe. La dernière traque de la journée s’annonce. Tandis que mes espoirs s’amenuisent et que le ciel nous amène doucement la pluie, la vision d’une grosse masse noire me ranime. C’est bien un sanglier qui hésite entre mon poste et celui de mon voisin.

UN SANGLIER HÉSITE ENTRE LES POSTES
Devant, la végétation est très dense, mais derrière c’est pire. Puisque les consignes autorisent le tir dans la traque sur les sangliers, à condition de respecter un angle de 30°, j’espère avoir une fenêtre de tir. Au saut du layon les conditions de sécurité ne seraient pas réunies. Tirer devant ou s’abstenir, il n’y a pas d’alternative. Mais, coopérative, la bête noire arrive au petit trot sur sa coulée, et traverse une trouée qui me permet de lâcher une balle.

Un demi-tour dans ses traces, puis le doute succède au silence. Les traques n’étant jamais très longues en Pologne, nous pouvons aller rapidement contrôler le tir. Mais à l’anschuss*, pas une goutte de sang. Quelques dizaines de mètres plus loin, pressé par l’obscurité qui semble courir vers la forêt, nous trouvons une goutte ici, là plusieurs. Un des traqueurs qui m’aident dans ma recherche, hurle soudain « djiki** ». En effet, le sanglier est bien là, couché sur le flanc. Correctement « coffré », il a trouvé la force de courir un dernier cent mètres.

LE SANGLIER EST BIEN LÀ, COUCHÉ SUR LE FLANC
Quelques chevrettes, chevrillards et autres sangliers ayant devancé ce joli ragot au tableau, après les traditionnels honneurs aux flambeaux, c’est requinquée que notre joyeuse équipe va dîner à l’hôtel. Le tableau d’une douzaine d’animaux pourrait paraître peu flatteur, mais on se rend en Pologne pour bien chasser en battue, non pour se livrer à un exercice de tir. Ainsi, la moyenne est de l’ordre d’un à deux animaux par jour de chasse et par chasseur. Bien sûr, il existe d’importantes différences d’un chasseur à l’autre.

Quelques chevrettes, chevrillards et autres sangliers ayant devancé ce joli ragot au tableau, après les traditionnels honneurs aux flambeaux, c’est requinquée que notre joyeuse équipe va dîner à l’hôtel. Le tableau d’une douzaine d’animaux pourrait paraître peu flatteur, mais on se rend en Pologne pour bien chasser en battue, non pour se livrer à un exercice de tir. Ainsi, la moyenne est de l’ordre d’un à deux animaux par jour de chasse et par chasseur. Bien sûr, il existe d’importantes différences d’un chasseur à l’autre.

UNE ZONE DE CONIFÈRES RICHE EN CERVIDÉS POUR DÉBUTER CETTE DEUXIEME JOURNÉE
Sur les quatre cerfs que nous sommes autorisés à tirer, aucun ne l’a encore été. Nous pouvons donc encore y croire. Il y a bien sûr des restrictions. Il est notamment interdit de tirer les daguets. Sont autorisés ce que les forestiers polonais qualifient de cerfs de sélection ; les jeunes cerfs et ceux ayant une fourche d’un côté au moins, par opposition aux cerfs dits de récoltes, doublement couronnés, plutôt réservés aux chasses d’affût. Pour éviter que cinq cerfs ne tombent en une traque, nous décidons que seuls quelques numéros de carte de battue sont autorisés à en tirer un.


Nous attaquons la première traque les pieds sur un sol gelé, mais rapidement la pluie incessante ajoute l’humidité au froid. Les traques s’enchaînent sans que les grandes pattes ne daignent bouger. Tout au plus quelques rares coups de carabines, venant de hauts miradors en plein milieu des enceintes, nous indiquent qu’une harde, poussée par les chiens, se risque à quelques mouvements dans la traque. Les animaux se rassemblent et ne s’égaillent jamais, n’offrant que peu d’occasions. Finalement, quelques biches et faons sont quand même tirés, mais toujours pas de cerf.

LE TROISIÈME JOUR DANS LA RÉSERVE DU PATRON
Le troisième et dernier jour, les consignes se libéralisent. Le forestier en chef est animé d’une frénésie peu habituelle. L’organisateur de notre séjour nous explique qu’il nous emmène dans la réserve du patron ; il s’agit d’un vaste bois isolé qui n’a pas encore été chassé cette année. Les polonais mettent toujours une carte sous le coude, au cas où les animaux mettraient de la mauvaise volonté à se faire tirer.

C’est le bon discours à tenir à une quinzaine de chasseurs surexcités. La suite des événements prouve que ce n’était pas qu’un discours. Ce matin le ciel est clair. Des milliers d’oies filent plein Ouest.

Le premier coup de carabine tarde, mais commence alors un festival de détonations qui durera une demi-heure. Ça tire à droite et à gauche, mais de mon côté toujours rien. Soudain des « clac, clac, clac ». On dirait des coups rapides sur les branches. « Clac, clac, clac… ».
ÇA VIENT VERS MOI
Ça vient vers moi, plus de doute. Dans la lunette apparaît, émergeant d’un gaulis très serré, un cerf qui se frayait un passage dans ces rejets de hêtres.

M’ayant sans doute éventé, et inquiet de se retrouver en plein découvert, il se précipite vers le taillis le plus proche. Fourche à gauche ? Peut-être. À droite, c’est sûr. Le coup part, en pleine lumière, sur la toison, un bourgeonnement de sang apparaît dans la lunette. Le cerf tourne sur lui-même pour reprendre son chemin. Un deuxième coup claque, et il s’effondre. On a beau avoir beaucoup chassé, un premier cerf, ça vous emballe le palpitant !

J’essaie de glisser deux balles dans le chargeur, mais je tremble. Un sanglier surgit alors des gaulis et file en plein découvert. Réticule calé sous l’œil, encore une détonation, et il roule. A peine ai-je le temps d’actionner la culasse de la Tikka, qu’un de ses comparses se rue sur ma gauche. La balle finit sous les pattes. Après une telle scène, il me faut un moment pour maîtriser mes tremblements et retrouver un rythme cardiaque normal. C’est pour de telles sensations que l’on chasse. À propos, quatre cerfs furent tirés lors de cette traque, et en tout près d’une vingtaine de pièces ! La chasse en milieu ouvert n’est jamais garantie, mais souvent la chance sourit à ceux qui y croit jusqu’au bout. « Darz Bór ! »**

* Anschuss : endroit où la balle est supposée avoir atteint l’animal ,révélateur des premiers indices.
** Djiki : sanglier en polonais.